Depuis Libreville, où il échangeait avec la diaspora congolaise autour des processus de paix de Washington et de Doha, le président Félix-Antoine Tshisekedi a lancé un nouveau signal politique majeur : il s’adressera prochainement à la Nation pour préciser les contours et les modalités du dialogue national inclusif. Le chef de l’État affirme vouloir donner à cette initiative une portée différente des précédents dialogues politiques organisés en République démocratique du Congo. « Ce dialogue sera différent de tous les dialogues qu’a connus ce pays », a-t-il déclaré. Cette annonce intervient dans un climat particulièrement tendu, marqué à la fois par les enjeux sécuritaires dans l’Est et par la controverse sur l’avenir institutionnel du pays.
Cette adresse présidentielle pourrait donc constituer le véritable tournant du processus engagé depuis plusieurs semaines. Jusqu’ici, le pouvoir avait surtout affiché sa volonté de parvenir à un dialogue inclusif, tandis que les confessions religieuses multipliaient les consultations auprès des forces politiques et sociales. La Présidence avait officiellement annoncé, en juillet, l’organisation d’un dialogue national inclusif destiné notamment à consolider la paix, la cohésion nationale et la stabilité des institutions. Mais pour l’opposition, les déclarations de principe ne suffisent plus : elle réclame désormais un cadre précis, des garanties et des mesures de décrispation.
L’annonce de Libreville prend une dimension encore plus sensible depuis la décision de la Coalition Article 64, dite C64, de relancer la mobilisation. La plateforme annonce une grande marche pacifique le 15 septembre devant le Palais du peuple pour dénoncer toute initiative susceptible, selon elle, de conduire à une modification de la Constitution et à l’ouverture de la voie vers un troisième mandat. Cette date n’est pas choisie au hasard : elle correspond à l’ouverture constitutionnelle de la session ordinaire de septembre du Parlement. L’article 115 de la Constitution prévoit en effet que cette session s’ouvre de plein droit le 15 septembre, sauf lorsque cette date tombe un jour férié ou un dimanche.

Le choix du Palais du peuple donne ainsi à cette mobilisation une forte portée symbolique. La C64 ne veut pas seulement occuper la rue ; elle entend placer son message au cœur même de l’espace institutionnel congolais, au moment où les députés et les sénateurs reprennent officiellement leurs activités. Cette stratégie intervient après plusieurs semaines de tension durant lesquelles la coalition avait d’abord accepté de suspendre ses manifestations à la suite de l’appel de la CENCO et de l’ECC en faveur du dialogue. Elle avait toutefois fixé au pouvoir une échéance au 15 août pour la convocation des assises, en prévenant qu’elle reprendrait ses actions citoyennes en l’absence d’avancées concrètes.
Le problème central demeure donc celui de la confiance. Pour la C64, un dialogue crédible ne peut pas être séparé de la question constitutionnelle. La coalition avait déjà indiqué qu’elle ne participerait à un processus politique qu’à condition notamment que le président renonce à son projet de révision constitutionnelle. Elle considère par ailleurs que la crise congolaise dépasse largement la seule question sécuritaire et englobe la gouvernance, la légitimité des institutions, les difficultés économiques et sociales ainsi que l’avenir de l’ordre constitutionnel. À l’inverse, le pouvoir affirme que l’agenda présidentiel ne répond pas aux ultimatums politiques et que l’engagement en faveur du dialogue sera respecté.
Dans ce contexte, l’adresse annoncée par Félix Tshisekedi pourrait être décisive. Si le président précise une méthode, un calendrier, les participants, les matières à discuter et les garanties destinées à assurer l’inclusivité du processus, il pourrait réduire une partie de la méfiance actuelle et ouvrir un espace de négociation. La question sera notamment de savoir si le dialogue sera strictement consacré à la paix, à la cohésion nationale et à la crise sécuritaire ou s’il abordera également les questions institutionnelles et constitutionnelles réclamées par une partie de l’opposition. C’est probablement sur ce point que se jouera l’essentiel de la bataille politique des prochaines semaines.
Un premier scénario se dessine alors : celui d’une désescalade progressive. Une adresse présidentielle suffisamment précise pourrait permettre aux confessions religieuses et aux autres médiateurs de reprendre leur travail avec une base politique plus claire. La C64 pourrait, à son tour, être confrontée à un choix stratégique : maintenir la marche du 15 septembre pour accentuer la pression ou accepter de nouvelles discussions si des garanties jugées crédibles sont mises sur la table. Dans cette hypothèse, la rentrée parlementaire deviendrait moins un point de confrontation qu’un moment de relance du dialogue national.

Un deuxième scénario, plus conflictuel, reste toutefois possible. Si l’adresse présidentielle ne répond pas aux principales revendications de la C64, notamment sur la Constitution et les garanties du processus, la marche du 15 septembre pourrait devenir un rendez-vous majeur de la contestation. Son organisation le jour de la rentrée parlementaire lui donnerait une visibilité nationale et placerait les institutions face à une pression politique et populaire accrue. La réponse des autorités, notamment sur l’encadrement de la manifestation, pourrait alors influencer fortement le climat politique. Une gestion pacifique de la mobilisation pourrait favoriser la poursuite du dialogue, tandis qu’une confrontation risquerait d’alimenter davantage la crise de confiance.
Un troisième scénario pourrait enfin voir le dialogue et la contestation évoluer simultanément. Dans cette configuration, les négociations ne remplaceraient pas immédiatement la mobilisation de l’opposition. Les deux dynamiques pourraient se poursuivre en parallèle jusqu’à ce qu’un compromis soit trouvé sur les règles du jeu. Le président Tshisekedi chercherait à démontrer que son initiative répond à une nécessité nationale, tandis que la C64 chercherait à empêcher que le dialogue ne devienne un instrument permettant de légitimer une réforme constitutionnelle controversée. La capacité des acteurs à définir des lignes rouges acceptables sera donc déterminante.
Au fond, l’annonce faite depuis Libreville place désormais Félix Tshisekedi devant une attente précise : transformer la promesse du dialogue en mécanisme politique identifiable. Le président a voulu marquer une différence avec les précédentes expériences de dialogue ; il lui faudra donc convaincre sur le contenu, la méthode et surtout sur les garanties. Face à lui, la C64 vient de fixer un nouveau rendez-vous politique au 15 septembre, devant le Parlement, avec la volonté affichée de faire de la défense de l’ordre constitutionnel le cœur de sa mobilisation. Entre l’adresse présidentielle annoncée et la marche programmée, la RDC entre ainsi dans une séquence où chaque décision pourrait peser sur la suite de la vie politique nationale.
Teddy Gile




